Commentaire du 12 Déc 2014

L'Allemagne m'inquiète

Commentaire N° 45
12 Déc 2014

~Bernard Attali

Le plan de « relance » de M. Junker ne trompe que ceux qui veulent être trompés. Qui peut imaginer que ce plan – qui n’engage que 0,008 % du PNB de l’Union Européenne - puisse redonner un espoir à ses 25 millions de chômeurs ? Depuis 2007, l’investissement en Europe a chuté de 15 % : relancer la machine est d’une urgence évidente. Mais disons les choses : si le Président de la Commission fait ce qu’il peut, il se heurte à la surdité allemande.

Je suis européen de raison plus que de cœur. Sachant que l'Europe ne peut se faire sans une entente avec l'Allemagne, je fais avec. Cela étant, il faut être bien naïf pour ne pas juger sévèrement l'égoïsme à courte vue de nos voisins d'outre-Rhin. L’intransigeance arrogante avec laquelle ceux-ci cherchent à imposer leurs vues à l'Europe entière mérite, me semble-t-il, une réflexion et un coup d'arrêt. Après avoir traité les Grecs en souris de laboratoire, après avoir asphyxié l'Europe en s'appuyant sur une thèse austéritaire que même le FMI et l’OCDE ont fini par critiquer, ils persistent à refuser toute solidarité européenne. Au moment où seule une relance concertée au niveau européen permettrait au continent de sortir de la déflation, quand seule une mutualisation des dettes permettrait de rassurer durablement les marchés, les allemands traînent les pieds et jouent les pères fouettards pour, en fait, défendre leurs rentiers vieillissants. Les récentes critiques lancées outre-Rhin contre les plans de la BCE ne manquent pas de surprendre alors que l’institution de Francfort a besoin, plus que jamais, de toute sa crédibilité pour faire face aux conséquences de la crise.

Ils en oublient que l’accord de Londres de 1953 a annulé 50 % de leur dette publique et rééchelonné le reste sur une longue période. Ils oublient que leurs succès économiques d'aujourd’hui sont dus en grande partie à la dévaluation brutale du mark au moment de la réunification, dévaluation que personne à l'époque ne leur a contesté. Ils en oublient que cette réunification même ne fut possible que par la compréhension et le pardon des alliés d’hier. Ils en oublient enfin que tout cela s’est accompagné d’une délocalisation massive de leur industrie en Europe de l'Est, dont ils tirent aujourd’hui bénéfice.

Bon, j'exagère : ils ont aussi consenti de gros efforts de rigueur que nous aurions dû imiter plus tôt : les Français auraient tort de ne pas balayer devant leur porte. Mais tout cela permet à nos voisins d’outre-Rhin d’accumuler aujourd’hui des excédents qui déséquilibrent les échanges au sein de l'Union européenne de manière évidemment déraisonnable. Il est clair que les fourmis ont plus de bon sens que les cigales ; il reste que leur rire mauvais, à la fin de la fable, ne les rend pas plus sympathiques.

L’Allemagne, pourtant, devrait réaliser qu’une attitude trop rigide risque de desservir ses intérêts à moyen terme. Ses faiblesses structurelles sont connues : sous-investissement public, effondrement démographique, spécialisation industrielle excessive, fragilité de son système bancaire… Le jour viendra où le pays risque de regretter de n’avoir pas pris le leadership d’une politique européenne plus ouverte.

L' « imperium » allemand paraîtrait moins insupportable si la politique étrangère de Berlin ne soulignait pas encore davantage la dérive égoïste. Regardons les faits : meilleurs complices de M. Poutine, silencieux à l'égard des agressions russes en Géorgie, en Crimée et en Ukraine, travaillant à ne heurter ni l'Iran ni la Syrie, commerçant avec la Chine sans un mot sur les Droits de l'Homme, l'Allemagne est tristement fidèle à la « realpolitik ». Et nos élites, masochistes et la queue basse, font comme s'ils ne voyaient pas à quel point nos voisins s'éloignent de plus en plus de nos valeurs. Lequel d'entre nos dirigeants a osé dire son mépris lorsque M. Schröder a accepté d'être stipendié par Gazprom en déclarant que M. Poutine était un « pur démocrate » ? La France en oublie les leçons du Général de Gaulle : la politique d’une grande Nation ne se résume pas à défendre ses intérêts marchands. Quelles que soient ses difficultés, la France n’est elle-même que si elle parle haut et fort pour défendre ses idéaux.

L'Europe ne se limitera jamais à une monnaie ou à une politique économique. Elle sera unie dans la défense des valeurs communes ou elle sombrera dans un éclatement de nations étriquées. Ce qui s'est passé en ex-Yougoslavie, ce qui se passe en Ukraine, la montée des extrêmes, partout, montre que le feu couve encore sous les braises du nationalisme. Nos voisins auraient tort d'oublier d'où ils reviennent. Et nous aussi.