Commentaire Du 30 Nov 2014

Les chiens aboient

Commentaire N° 44
30 Nov 2014

~Bernard Attali

Personne alors n'y avait prêté attention : tout juste avait-on souri lorsque Nadine Morano a plongé dans les sondages après une série de tweets particulièrement agressifs. De même, personne ne remarqua vraiment la baisse immédiate de popularité de tous les participants à un pugilat télévisé à l’occasion d’une primaire à droite.

C'est l'article du Pr. Levy-Beaulieu dans le journal Libération du 31 décembre 2014 qui changea la donne. Soutenu par la Fondation des Sciences Politiques et l’IFOP, le Professeur démontrait une corrélation historique entre l’agressivité d’un homme politique et son audience dans le pays. Il en concluait que sur le moyen terme, l’impolitesse conduisait à l’impopularité. Cela à partir d'algorithmes très savants accompagnés d'une observation approfondie du comportement des poissons-zèbres en laboratoire. Lorsque cette étude parue, tout le monde médiatique s'en empara. Europe 1 lui consacra une émission spéciale où JP. Elkabbach répéta qu'il l'avait toujours dit en rappelant la vieille algarade qui l’avait opposé à Georges Marchais. Dans l’Opinion, Henri Guaino se référa à la sagesse du Général de Gaulle sans que l'on comprenne bien pourquoi. Dans l’Obs, Jean Daniel en tira des leçons pour le processus de paix au Moyen-Orient. Tandis qu'Alain Duhamel expliqua doctement un peu partout en quoi ces nouvelles données de la science politique allaient modifier les équilibres de la Constitution de 1958.

Les sondages en tous cas étaient tous les jours plus clairs et se mirent à sanctionner systématiquement les petites phrases et les écarts de langage des acteurs de la vie publique. De sorte que la scène politique changea par une transformation étonnante des attitudes : la peur des sondages ramenait un peu de raison dans les débats. Nicolas Sarkozy souligna, sur LCI, l'honnêteté intellectuelle de son successeur en reconnaissant que sa tâche était très difficile. Les responsables du PS admirent que le vieux catéchisme socialiste avait fait son temps et qu'il fallait en débattre sans tabou. Les Verts promirent d’abandonner leurs rêveries sectaires et tout le monde fit semblant de les croire (même lorsqu’ils proposèrent d’accorder le droit de vote aux arbres). Mme Le Pen mit du sien en convenant que son programme économique était inapplicable mais que cela n’avait aucune importance. Et M. Mélenchon surprit alors beaucoup de monde en reconnaissant, toujours en verve, que lui-même avait souvent dit n'importe quoi. Lorsqu'il lança sa fameuse formule : « la caravane n'ira pas plus vite parce que les chiens aboient … »", tout le monde salua son autocritique.

Bref un étrange climat d’ouverture, de compréhension mutuelle, de politesse imprégna le débat public en quelques semaines.

Ce changement de climat s’étendit au monde des affaires et aux médias. Les responsables syndicaux retrouvèrent le chemin des négociations le jour où M. Gattaz avoua que les patrons français étaient sans doute trop payés par temps de crise. On vit Anne Lauvergeon dîner avec Henri Proglio, Bernard Arnault s’habiller en Gucci et Tapie renouer – l’espace d’un instant – avec la vérité. Les lecteurs du Figaro lurent alors avec stupeur une tribune de Serge Dassault qui ne faisait pas le procès de la gauche. Comme par magie, les débats télévisés redevinrent compréhensibles pour tous, chaque orateur veillant – une grande première - à ne pas interrompre son vis-à-vis. Une armée de chroniqueurs – plus patrons de bistrots que journalistes – se retrouvèrent au chômage. Et le jour où Éric Zemmour, après un audimat désastreux, avoua piteusement que ses diatribes n’avaient eu pour objectif que de faire parler de lui … le « tout Paris » comprit que les mœurs venaient de le changer.

Les Français réagirent avec cœur : les élites retrouvèrent un peu de crédibilité et le moral collectif en fut amélioré. Aux élections partielles qui suivirent, le taux de participation fit un bond sans précédent, que le journal le Monde souligna, comme à son habitude, de commentaires savants.

Dans ce climat de tolérance mutuelle le scoop de Mediapart passa d’abord inaperçu lorsque le site dévoila le pot aux roses : le professeur Levy-Beaulieu n'existait pas et la fameuse étude n'était qu'un canular. Seul BHL affirma, par communiqué de Kiev, qu’il n’avait jamais cru à la supercherie.

Très vite, hélas, la basse-cour reprit son chahut.

Bernard ATTALI

Président d’honneur d’Air France