Commentaire du 1er juin 2014

Lettre à un ami Américain

Commentaire N° 40
1 juin 2014

~Bernard Attali

Dear John,

Expliquer la situation française à un ami Américain est un exercice périlleux. Puisque vous me l’avez demandé, je vais essayer sans langue de bois.

Commençons par l’immédiat : la conjoncture. Au moment où l’économie américaine repart à grande vitesse, l’Europe est à la traîne. Le problème européen aujourd’hui, à l’opposé des États-Unis, c’est la déflation et chacun sait qu’il est dur et long de sortir de ce type de crise. L’exemple japonais est, hélas, à cet égard éclairant depuis 20 ans.

C’est un fait : la croissance de la zone euro est à son plus bas depuis des décennies. Avec de surcroît de grandes disparités entre des pays encore très fragiles (Grèce, Italie, Portugal) et une Allemagne qui tire les fruits de la réunification comme des réformes des structures qui l’ont accompagnée. Je sais que tout cela vous inquiète et vous avez raison. Mais puis-je me permettre de rappeler en passant que cette crise vient de chez vous ? Ce ne sont pas les européens qui ont inventé les « subprimes », que je sache. Passons.

Disons tout de même que la France n’est pas dans une position aussi délicate que vous le pensez, de votre côté de l’Atlantique : elle se situe dans la moyenne européenne. Son épargne reste très élevée, son système bancaire a bien résisté à la crise, les marchés financiers lui font encore confiance… Surtout, le gouvernement vient d’annoncer un plan de réformes dont l’ampleur est encore mal perçue chez vous. Les salaires de la fonction publique comme les retraites ont été gelés. Les lois sociales ont été revues pour rendre plus facile les restructurations. Une réforme des pensions a été décidée pour réduire les déficits à venir. Des économies budgétaires de 50 M € (2,5 % of GDP) ont été annoncées dans un effort sans précédent. Les charges sociales sur les entreprises ont été réduites de 30 Md d’euro et un vaste plan d’économies sur les dépenses de santé a été lancé. Enfin, une réforme de l’administration locale, très ambitieuse, a été entreprise. Tout ceci mettra du temps à produire ses effets. Mais d’ores et déjà, le GDP français est revenu à son niveau d’avant la crise tandis que le ratio dette publique/GDP baisse sensiblement.

Cela n’a pas permis pour l’instant de faire baisser le chômage qui reste élevé. D’où les péripéties électorales récentes. Et cette croissance est encore loin de la croissance mondiale prévue par le FMI pour les deux prochaines années, aux alentours de 4 %. Mais passer d’une économie de la demande à une économie de l’offre ne peut se faire en quelques mois ! Il a fallu cinq ans à l’Allemagne pour tirer les premiers résultats de « l’Agenda 2010 » lancé en 2000. Il reste que les Français viennent de réaliser qu’en matière économique, il n’y a pas de place pour l’idéologie, il n’y a pas une politique de gauche et une politique de droite : la seule qui vaille est la politique qui marche. Comme disent les chinois : « peu importe que le chat soit gris ou noir. Ce qui importe, c’est qu’il attrape les souris ».

Certes nos blocages structurels demeurent importants : des prélèvements publics trop lourds, une dette trop importante, un marché du travail trop rigide, un code des impôts trop mouvant, un coût du travail trop élevé. Je ne vais pas vous ennuyer avec des chiffres que vous connaissez déjà. Car, pour moi, l’essentiel est moins dans les chiffres que dans les esprits. On connaît le dilemme : il n’y a pas de croissance sans confiance et il n’y a pas de confiance sans croissance. Or les Français sont pessimistes.

Oui, notre pays est grincheux. Mais ne vous y trompez pas : il est riche. Il occupe une position géostratégique unique. Son littoral est le plus important d’Europe : la France est même la 2ème puissance maritime mondiale après les USA. Surtout la France est l’un des rares pays développés dont la population va continuer à augmenter. Sa fécondité est proche de 2 (contre 1,4 en Allemagne). Nos infrastructures sont d’une qualité quasi unique au monde. Notre énergie – grâce au nucléaire – est d’un coût faible comparé aux autres pays d’Europe. Notre main d’œuvre est parmi celles les mieux formées au monde et notre pays se classe 2ème en Europe pour le nombre de ses brevets déposés. Enfin et ce sont là des statistiques officielles – la productivité horaire de la main d’œuvre en France est parmi la plus élevée d’Europe, devant le Royaume Uni et l’Allemagne.

Dans mon métier de financier, j’entends souvent dire : tout cela est vrai mais vos syndicats bloquent tout. C’est faux. Les syndicats ne représentent en France que 8 % de la population salariée (contre 25 % en Grande Bretagne). J’ai appris par expérience, à Air France et ailleurs, que restructurer une entreprise en France est aussi facile (ou aussi difficile) que partout ailleurs, en Allemagne notamment, si l’on connaît et si l’on respecte les règles du jeu.

Tout ceci explique qu’avec moins de 1 % de la population mondiale, la France dispose de très nombreux leaders mondiaux : dans l’eau (Suez), dans l’énergie (GDF, Total, Areva, Schneider), dans l’aéronautique (Dassaut, EADS, Thales) dans la distribution (Carrefour, Casino) dans l’agro-alimentaire (Danone, Pernod Ricard), dans la pharmacie (Sanofi), dans le luxe (L’Oréal, LVMH), dans le conseil Informatique (Cap Gemini), dans l’aéronautique (Airbus), dans l’espace (Ariane)… Enfin, bien sûr, une qualité de vie exceptionnelle : nous sommes encore aujourd’hui le pays le plus visité au monde. Tout ce que je viens de dire est souvent méconnu, parfois des Français eux-mêmes. Pour ce que me concerne, ce contraste entre réalité et perception reste un mystère français mais je hais cette maladie des riches qui est de se croire pauvre.

Un petit mot encore pour illustrer : un grand cabinet de recrutement américain a remarqué récemment le nombre élevé de Français aujourd’hui à la tête des grandes entreprises internationales : Accenture, Otis, Best Buy, Metro, Benckiser, GSK, Astra, Seneka, Takeda, Nissan, Solvay, Smith and Nephew, Prudential, de Beers, Roland Berger, Kingfisher… Le Français était autrefois considéré comme peu tourné vers l’entreprise. Cette époque est révolue.

Qu’est-ce qui nous distingue au fond de la situation américaine ? D’abord la psychologie collective. La véritable énergie américaine, ce n’est pas le gaz de schiste, mais le rêve américain, cette croyance, justifiée ou non, que chacun a sa chance, à tout niveau de l’échelle sociale. Nos rigidités historiques nous privent de ce moteur, au moins jusqu’à aujourd’hui. De plus ils adorent se disputer. Jules César le disait déjà dans la « Guerre des Gaules ». Le paradoxe est grand : les Français sont perçus comme arrogants par l’étranger alors qu’eux-mêmes passent leur temps à se flageller.

Pourtant je ne suis pas pessimiste. D’abord par tempérament : je crois que l’optimisme est un sport de combat. Pourquoi ne porter que des lunettes noires ? Pourquoi se gausser quand notre jeunesse va chercher aventure hors des frontières, alors que nous accueillons chaque année 300.000 jeunes étrangers en France ? Il n’y a pas si longtemps, nous nous plaignions du manque d’expérience de nos jeunes hors de l’hexagone. De même défendre la francophonie n’est pas pur folklore comme certains chez vous le pensent. Notre langue est parlée aujourd’hui par 220 millions de personnes et le sera demain par près d’un milliard. Elle est déjà la troisième langue sur Internet.

Regardez le vaste potentiel que nous offre le marché européen, quelle que soit sa gouvernance. Avec 500 m d’habitants et 30 % de marché mondial, elle dispose d’atouts qui devraient lui permettre de faire jeu égal avec les USA. Le déficit de la balance courante américaine frôle les 500 Md de dollars tandis que la zone euro dégage un excédent de 300 Md ! La dette publique de la zone euro est inférieure à la dette publique américaine. Quand on ne regarde que les chiffres, le privilège du dollar explique en grande partie la différence de performance économique. Il y a certes quelques paradoxes à souligner cela au lendemain d’une élection qui a montré une forte poussée de l’euroscepticisme. Mais je tiens, moi, que ce n’est pas trop d’Europe qui a été condamné par l’opinion. Mais plutôt pas assez.

Je crois que tout cela peut être corrigé et le sera. A une condition : que les Français et les Allemands se mettent d’accord non pas sur une fuite en avant institutionnelle, mais sur un vaste plan stratégique qui entraînera les autres. Cela me paraît possible parce que la construction européenne est d’abord un acte politique avant d’être une construction économique. C’est cet acte politique qui a permis à l’Europe de vivre, depuis les années 60, la plus grande période de paix depuis Charlemagne. Ceux qui parient sur un échec de la construction européenne se trompent lourdement s’ils ne veulent pas intégrer cette dimension. Il y a peu, vous étiez nombreux à penser que l’euro ne survivrait pas à la crise. Il a tenu !

Et puis ajustons nos jumelles et regardons vers le Sud : l’Afrique constitue pour la France un potentiel formidable. Le centre du continent est agité de soubresauts. Mais partout ailleurs au bord de l’Océan Atlantique et de l’Océan indien, l’Afrique se réveille à toute allure (+ 6 % de croissance par an depuis 10 ans), même en Éthiopie, autrefois symbole de la détresse humaine. Sept des dix économies en plus forte croissance sont déjà africaines. En 2050, le continent représentera un tiers de la population mondiale et contribuera davantage à la croissance mondiale que l’Europe, les USA et le Japon réunis. Si la France resserre ses liens avec ces pays, notre proximité géographique et politique peut nous fournir un moteur de développement sans égal, à l’image de ce que fut l’Amérique du Sud à l’égard de l’Amérique du Nord.

Enfin prenons un peu d’altitude pour mieux comprendre ce qui nous sépare vraiment. Je veux parler de notre modèle de société. Le monde anglo-saxon a bâti un modèle, fondé la conviction schumpetérienne que la destruction créatrice est facteur de développement. Cela fait la force des États-Unis, mais aussi sa faiblesse. Non pas sur le plan économique mais sur le plan social. Quand, chez vous, 80 % de la richesse produite est captée par 1 % de la population. Quand le système politique est gangrené par l’argent au point que la moitié de vos Congressmen sont millionnaires en dollars. Quand le poids des lobbys et le culte de l’argent sont omniprésents. Quand 45 M d’Américains (dont 16 M d’enfants) vivent dans la pauvreté, permettez-moi de le dire en ami : votre démocratie dérive vers l’oligarchie. Qui a dit : « la preuve que la lutte des classes existe, c’est que les riches l’ont gagné » ? Ce n’est pas Karl Marx mais … Warren Buffet.

De notre côté de l’Atlantique nos valeurs collectives sont différentes. Avec peine, nous essayons encore de concilier efficacité économique et solidarité sociale. C’est difficile, c’est coûteux, mais je pose la question sans précaution : faut-il préférer une société qui fonce, mais au bénéfice d’une minorité de privilégiés, ou une société qui va plus lentement afin de laisser le moins de monde possible sur le bord du chemin ?

Vous le voyez, je suis fier d’être français. Mais pas par patriotisme étriqué. Par choix de valeurs. Un jour viendra où vous réaliserez que les Européens du continent n’étaient pas en retard, comme le monde anglo-saxon le pense trop souvent. Mais en avance sur leur temps : en essayant de concilier développement économique et cohésion sociale, ils sont peut-être les seuls capables, par leur culture et leur histoire, de « moraliser » la mondialisation.

Alors, s’il vous plaît, balayez un peu devant votre porte. Lorsque, incapables de sanctionner chez vous ceux qui ont déclenché la plus grande crise financière d’après-guerre, vous vous en prenez à une grande banque française au nom de règles de droit qui ne sont pas les nôtres ; lorsque vous critiquez l’intervention de nos pouvoirs publiques pour avoir veillé aux intérêts stratégiques du pays (Alstom, …), alors que vos géants du Net se transforment en marchands de données et que vos services espionnent vos alliés, lorsque vous vantez avec agressivité les vertus d’un traité de libre-échange transatlantique en veillant bien à exclure des discussions tout ce qui peut nuire à vos intérêts marchands… Croyez-vous que nous sommes soyons dupes ?

Bon, j’arrête là les provocations. Même si j’aime assez rappeler aux amateurs de French bashing cette repartie d’un de vos hommes politiques disant un jour à ses détracteurs : « le jour où vous arrêterez de dire des contre-vérités sur moi, j’arrêterais de dire des vérités sur vous… ». Je plaisante.

Nous sommes des amis, John. Et l’amitié suppose la franchise. Let’s keep in touch